Les textes de Jacques Fabre
 
« Ne pas se retourner vers le continent ! ».
 

     Je m’étais fixé cette contrainte avec autant de conviction que ma grand–mère mettait dans certaines pratiques superstitieuses : ne pas passer sous une échelle ; ne pas poser un chapeau sur un lit ; tracer une croix sur une miche de pain avant de la couper ; etc., toutes ces niaiseries auxquelles ont se plie sans vraiment y croire !
Sur la mer grise de ce frais matin d’automne, l’île d’Aix s’étalait comme un point d’exclamation entre ses sœurs de Ré et d’Oléron. La bande de terre, renflée à l’extrémité Est d’un bois touffu, s’effilait vers l’Ouest en une lame claire de fortifications et d’installations portuaires. Dans le prolongement de cette hampe, le point du Fort d’Enet se doublait, au loin, de la silhouette rectangulaire du Fort Boyard.
La brise de terre, hargneuse, dépourvue de toute senteur marine, fouettait mon visage par bourrasques, et soulevait sur les hauts–fonds quelques moutons d’écume. Temps maussade, humeur maussade : beau symbole de la fin maussade de ma vie avec lui…
J’avais choisi cette île minuscule, dont les photos ensoleillées m’avaient donné envie d’y vivre avec lui, comme cadre de mon premier travail de deuil, de mon aspiration à tourner la page. J’espérais y retrouver mon jardin secret et mon identité, que l’épisode flamboyant de ma vie de femme comblée avait, ces dernières années, ravalés à l’arrière–plan.
Je fus poussée sur le bac par un flot de femmes, d’enfants, de couples, emmitouflés dans leurs K–Way, les cheveux battus par les tourbillons de vent. L’inconfort des bancs de bois, et les relents de gazole du moteur me provoquèrent un début de nausée. Tant mieux ! En pensant : « J’ai mal au cœur », je donnais à cette expression une réalité physique qui en effaçait le sens métaphorique, véritable motif de mon escapade solitaire !
Mes premiers pas sur l’île firent naître l’espoir que mon but serait atteint. Je prenais pied dans un décor totalement dépaysant, dans un lieu où je n’étais jamais allée avec lui : maisons basses aux tuiles rondes, volets aux tons pastel comme une chambre d’enfant, guirlandes de roses trémières aux nuances d’une infinie variété, chemins clairs éblouissants comme de la craie, tout me transportait dans je ne sais quel paradis colonial intemporel où pouvait à tout instant jaillir un indigène ceint d’un pagne en raphia, ou un planteur botté jusqu’aux genoux, moulé dans un justaucorps de l’ancien régime…
Mais Aix n’est pas une île déserte. Sans cesse, mes yeux se portaient sur l’image de couples semblables à ce que le mien avait été, ou ne serait jamais. Oui, nous avions été cette paire d’adolescents étroitement enlacés, heureux de tout, ivres d’eux–mêmes ; ce couple mûr, aussi, plus ouvert sur ce qui l’entoure, dont chaque élément est plus affermi dans son idée de l’autre. Mais nous ne serions jamais ces retraités, se soutenant maladroitement, ne sachant plus très bien lequel des deux doit protéger l’autre.
Je croyais être venue là pour me retrouver seule avec moi–même ; plus j’avançais, plus je réalisais que j’étais surtout sans lui. J’avais fini par ne plus voir autour de moi que ce que je voulais fuir. J’ai eu envie de me retourner vers le continent, quitte à être changée en statue de sel…
Sur le bac qui me ramenait à Fouras, j’avais compris que l’île d’Aix ne m’avait apporté ni guérison miraculeuse, ni même apaisement passager. Mais ce fut le début d’une convalescence nécessaire. Je me suis souvenu que la douleur avivée est le début de la cicatrisation.
v
Quelques années plus tard, ma psychanalyste – lacanienne bien sûr – m’a dit le plus sérieusement du monde :
« Finalement, pour enterrer un chagrin d’amour, l’île d’Aix, c’était bien choisi…
Devant mon air ahuri, elle ajouta :
– Épelez–la : île d’Ex, E.X., vous comprendrez mieux… »
 



Créer un site
Créer un site